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Lettre après une visite à Alep

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Par Annie Boudjikanian, présidente de l’ACO-Fellowship, de Beirut, April 9, 2018

 

Chers amis,

Le 15 janvier 2018, j’ai eu l’occasion de réaliser mon rêve de retourner à Alep, car le Comité Central de l’UAECNE (Union of the Armenian Evangelical Churches in th Near East) avait décidé d’y organiser sa première réunion plénière , après un assez long ‘congé sabbatique’ !

En fait, ma dernière visite remontait à il y a 7 ans, en janvier 2011, lorsque j’étais chargée de vérifier et d’organiser l’acheminement de médicaments envoyés par des amis suisses. A l’époque, le Révérend Bchara Moussa Oghli s’inquiétait de l’expédition à Damas de ce ‘ précieux colis ‘, estimant qu’il pouvait être ‘ kidnappé ‘ en cours de route !

Comme vous le savez sans doute tous maintenant, bien que physiquement dans l’impossibilité d’être aux côtés de nos amis syriens, nous avons été en contact permanent avec eux, par des moyens de communication divers et ingénieux, et nous avons partagé avec vous tous leurs joies et leur détresse, mais surtout leur espoir inébranlable.

Vos encouragements par de constantes prières, la communication par des versets des Psaumes, les lettres de prière et vos paroles réconfortantes ont soutenu nos frères et sœurs assiégés à Homs, Raqqa, Kessab, Alep, Damas, Afrin, etc…

Je suppose qu’à l’heure actuelle, il est vain de commenter ou de discuter de questions politiques puisque les plans des superpuissances ou de leurs représentants dans la région deviennent plus évidents chaque jour, peu importe le nombre de morts, de blessés, ou le sort des réfugiés.

Le fait est que depuis le traité de Lausanne (1923), le concept et le droit à l’autodétermination des nations, la création de frontières sûres et de patries pour les Arméniens de l’Ouest, les Kurdes et les Assyriens ont été tout simplement ignorés. Les derniers développements de la guerre contre la Syrie et l’Iraq ont très clairement souligné les intentions des superpuissances et de leurs alliés locaux.

Cette vision apocalyptique de la Syrie n’est malheureusement pas un paysage unique !

 

A Alep, la première question posée par les gens qui nous accueillaient a été : ‘ Comment trouvez-vous Alep ? ‘

Je n’ai pas pu parler pendant un moment, tant ma gorge était serrée.

Au cours des six heures de notre confortable voyage sur le sol syrien, nous avions vu tellement de destruction, d’animosité contre les humains et la nature ! Cette dernière avait pourtant l’air si généreuse avec le grand lac salé blanc, le ‘ Sabkat al Jabbul ‘. Nous étions aussi passés à côté de plusieurs villages syriens ‘ Qobbeh ‘ entièrement détruits (des maisons surmontées de dômes en boue séchée), sans oublier l’entrée dans Alep par la porte orientale, un des pires moments.

Est-ce que nous traversions Stalingrad, Berlin ou Paris après la Deuxième Guerre Mondiale ?

Pourquoi tant de haine contre le centre ville d’Alep ou ses zones industrielles désertées ?

En tant que citoyenne libanaise, la tentation était là de comparer ces paysages désespérés avec les destructions massives du centre ville de Beyrouth et de ses environs, mais, même si les intentions étaient les mêmes, les moyens de destruction utilisés au cours des années 1975 – 1990 étaient ‘ moins agressifs ‘ et moins sophistiqués que ceux d’aujourd’hui.

 

Nous avons découvert une ville d’Alep qui tente de se remettre de ses blessures et qui trouve dans la vie associative son meilleur remède : les activités culturelles, éducatives, sociales et spirituelles soutiennent et fortifient les communautés locales amputées de leurs êtres chers : fils ou membres de la famille, voisins, travailleurs médicaux et sociaux et autres leaders intellectuels. Bien que les soirées ne semblent pas encore très sûres à une population habituée à une certaine vie nocturne, les Syriens tentent de ‘ faire avec ‘ le manque d’électricité, d’eau, et la nostalgie du bon vieux temps.

Les églises jouent un rôle central pour stimuler la solidarité chrétienne. Le partage spirituel dans les communautés locales, les activités diaconales, le renforcement des structures médicales ainsi que la reconstruction d’églises et d’écoles font partie des responsabilités partagées.

Un ami de Beyrouth m’avait chargée de trouver la réponse à une question qui le tracassait : pourquoi les Syriens préféraient-ils rester au Liban et payer des loyers très élevés maintenant que la guerre à Alep était terminée et que de l’aide humanitaire était distribuée aux habitants par le gouvernement, les ONG et les églises ?

En plus d’arguments classiques comme un coût de la vie élevé, le chômage, on m’a donné quelques autres points de vue :

  • L’avenir du pays reste très incertain, et la guerre continue en différents lieux et à différents moments.
  • Les quartiers ont changé, et on ne peut pas se sentir en sécurité avec des gens que l’on ne connaît pas, qui viennent d’ici ou d’ailleurs.
  • Ce n’est pas encore le moment d’investir dans la reconstruction d’une maison détruite ou d’un atelier.
  • Les jeunes se sentent très isolés car certains d’entre eux se sont déjà dispersés à l’étranger.

En plus, dans un avenir assez proche, la société syrienne craint de se trouver déséquilibrée sur le plan démographique car le nombre d’hommes jeunes a considérablement baissé en raison de leur enrôlement dans l’armée ou de la fuite devant la conscription.

Alep m’est apparue comme une ville fantôme sombre, avec des rues étroites et des immeubles partiellement détruits le soir. Mais portant en elle un potentiel renouvelé à l’aube….

En visitant le campus historique du Collège d’Alep, réhabilité maintenant, avec ses deux structures scolaires – mais réduit à un tiers de son potentiel pour des raisons de transport et de sécurité – il était difficile de ne pas se souvenir de tous les dirigeants formés par cette institution et de tous les rêves que le NESSL (National Evangelical Synod of Syria and Lebanon) et l’UAECNE avaient pour son avenir !

Dans un paysage désolé de bus scolaires détruits par des obus, j’ai remarqué un arbre nu sur les branches duquel s’étaient posées des masses imposantes… Je m’interrogeais encore sur cet arbre étrange quand un vol de grands oiseaux a décollé, dans un mouvement organisé et rapide.

Les oiseaux migrateurs n’avaient pas peur de s’arrêter à Alep !

Et je me suis mise à espérer et j’ai souhaité voir pour pouvoir dire comme Noé :
‘La colombe revint vers lui sur le soir, et voici qu’une feuille d’olivier était dans son bec. Noé sut ainsi que l’eau avait baissé sur la terre.’ (Genèse 8,11)